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20. Les mesures de sécurité dans le système du yoga

Il est traditionnellement admis que le yoga est dangereux. L'autre jour, vous avez dit, de façon énigmatique, que le yoga était dangereux mais sûr. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

Ce que j'essayais de dire c'est que le yoga crée un accès ésotérique formidable à nos zones subtiles, à nos systèmes subtils complexes. En contrepartie de cet accès, les mesures de sécurité sont vraiment incroyables, et dans la mesure où vous suivez les principes du yoga, vous êtes totalement en sécurité. Mais il arrive souvent que les gens ne pratiquent pas ces principes ou seulement certains d'entre eux. C'est là qu'est le danger. C'est pourquoi, même si nous mettons énormément l'accent sur les asanas et le pranayama, nous devons veiller à ce que les autres principes du yoga deviennent partie intégrante de notre pratique. Ainsi, vous ne serez pas imprudent, malavisé, fou ou délirant dans votre pratique.

Mais prenons l'exemple de quelqu'un qui aborde les asanas comme un gymnaste, ses exercices. Dans ce cas, il a un désir forcené d'atteindre quelque chose et si Asana et Pranayama sont pratiqués de cette façon, les principes du yoga sont complètement mis de côté, et vous devenez un fanatique d'exercice. Tout ce que vous voulez alors, comme un gymnaste, c'est seulement obtenir des résultats pour tel ou tel niveau d'exercice. C'est tout ce que vous voulez. Vous êtes fou, en délire, et vous vous efforcez par tous les moyens d'atteindre ce but. Parce que ce que vous voulez, en fin de compte, c'est gagner la médaille d'or ! Alors vous allez à fond, sans aucune prudence ni mesure. Votre unique but est d'atteindre ce niveau et de gagner la médaille d'or. Dans ce processus, vous perdez tant de choses, dont vous ne vous préoccupez même pas. Si quelqu'un est fou à ce point et obtient des résultats par une folie d'exercice, cela renforcera davantage cette manie, cette folie d'exercice. En ne suivant pas les principes du yoga, vous vous prédisposez donc à toutes sortes de problèmes, qui ne tarderont pas à se manifester et à vous achever.

Mais si vous pratiquez les principes du yoga, vous serez modéré, vous serez tempéré, vous serez sage et prudent, et dans ce cas les pratiques sont absolument sans danger. En dépit du fait que ces pratiques vous donnent un accès profond à l'esprit, aux mécanismes mentaux, aux fonctionnements mentaux, aux constitutions mentales, la sécurité sera totale. Parce que les principes yogiques sont comme des protections. Si vous suivez les principes yogiques, les Yama, Niyama etc. et les autres principes moraux, éthiques, dans votre pratique, si vos pratiques sont conditionnées, guidées et structurées par ces principes, il n'y a dans ce cas absolument aucun danger.

Prenons un exemple très concret : si quelqu'un observe Guruji et dit : «Il fait 108 Viparita Chakrasana, et moi aussi je vais le faire, puisqu'il le fait. » Et « c'est vraiment mon idéal de le faire et je devrais y arriver». Dans ce cas, il ouvre la voie au danger, parce qu'il devrait se rendre compte de sa propre position et de ce pour quoi il est qualifié. Vous pouvez faire les 108 Viparita Chakrasana mais après, vous ne serez pas comme lui après ses 108 Viparita Chakrasana. C'est la grande différence, que personne ne remarque. Certains de ses élèves pratiquaient avec lui. Si Guruji en faisait 108, ils en faisaient aussi 108, mais ils ne s'occupaient pas de savoir dans quel état était Guruji et dans quel état ils étaient eux, après ces 108. Ils ne s'en sont jamais occupé, ils avaient juste la satisfaction d'avoir fait comme lui : «Il en a fait 108 et moi aussi j'en ai fait 108 ! ». C'est cet aspect qui crée le danger dans vos pratiques - si vous êtes fou, en délire, et que vous vous énervez après quelque chose. Mais en mettant en pratique les autres principes du yoga, vous réaliserez certainement ce pour quoi vous vous qualifiez et jusqu'où vous devriez aller. J'ai souvent dit dans mes cours, voici les propositions qui s'offrent à moi : «Combien suis-je en train de faire ? Combien puis-je faire ? Combien devrais-je faire ?» Une fois que ces principes guident votre pratique, il ne devrait y avoir aucun danger. Mais si vous êtes en train de penser à «Combien est-ce que je peux ?» ou «combien puis-je faire ?», vous ouvrez alors la porte à tous les problèmes. Mais si vous vous dites «Combien devrais-je faire ?», la porte est absolument fermée et aucun problème ne peut pénétrer. Ceci est l'aspect de prudence, de sagesse dans la pratique. Si vous suivez Guruji pour 108 Viparita Chakrasana, vous devriez le suivre en tout. Mais personne ne se soucie de ce qu'il mange, de ce qu'il voit, le reste de la journée, combien de pranayama il pratique ou de ce qu'il fait d'autre. Personne ne cherche à le savoir.

Ainsi donc, il est très important d'assimiler les principes de la pratique. C'est ce qui nous donnera un élan suffisant, ni plus ni moins. C'est très important. Si vous avez un élan formidable, ne croyez pas que c'est un avantage. Ce devrait être un élan optimal. Vous savez ce qu'est cet «élan» (impellent) ? C'est la force qui vous fait pratiquer, la force qui vous porte : «impel» signifie «pousser». Et donc l'élan qui guide votre pratique doit être gouverné par d'autres facteurs, sinon vous deviendrez fou, dérangé.

Comme le gymnaste dont je vous parlais tout à l'heure, qui travaille sans faire attention à son corps ni à son propre calibre, et veut juste atteindre un certain niveau pour gagner la médaille d'or. Vous pouvez imaginer ce qui leur arrive après ça. Leur vie de gymnaste dure seulement quinze ou vingt ans. La vie d'un gymnaste est très courte. La vie des athlètes est à peine plus longue. Et lorsque leur carrière est terminée, leur vie entière est vide et ils invitent divers problèmes mentaux parce qu'à partir de là, il n'y aura plus aucune réalisation pour eux, plus de lauriers, ni d'ovations. Plus personne ne les applaudira. Plus de publicité dans la presse. Et ils en souffriront. Une fois qu'ils s'y sont habitués, ces personnes veulent une reconnaissance, être applaudis, appréciés, entourés d'admira-teurs qui leur font plaisir ; une fois que tout cela a disparu, ils ressentent un grand vide.

Les mesures de sécurité sont donc là si vous comprenez les principes du yoga. Si vous les suivez, il n'y a pas du tout de danger, parce que le système est terriblement sûr, même si cela dépasse vos facultés, vos perceptions, vos pouvoirs, votre sensibilité, vos pouvoirs mentaux. Cela vous emmène au-delà de ces pouvoirs. Voyez-vous, quand vous pénétrez dans l'aspect mystique du yoga, vous tâtonnez dans le noir, mais vous n'êtes pas sans guide. Et lorsque vous avez un guide, même si vous vous trouvez dans un lieu étranger, vous n'avez aucune difficulté. Si une personne de confiance vous guide, vous n'aurez pas d'ennuis. Si vous suivez ces principes, vous aurez en vous une force pour vous guider, même si vous vous déplacez dans le noir, dans quelque chose de non-manifesté, quelque chose d'inconcevable.

A un certain moment, un yogi n'est-il pas censé se trouver face à l'inconnu ?

Oui. Vous avez donc un guide et si ces principes vous ont été inculqués correctement. Alors vous serez totalement en confiance, sans aucune appréhension, sans aucune crainte ni hésitation, sinon vous tâtonnerez. Si vous ne vous appliquez pas à un yoga intégral, un tel danger peut apparaître, en pranayama en particulier. C'est pourquoi les textes disent que le pranayama est très dangereux.


Cela peut vous tuer : « De même qu'un lion, un éléphant ou un tigre ne sont domptés que progressivement, de même, le souffle doit être contrôlé par degrés, lentement, autrement il tue le sadhaka lui-même. » Hatha-Yoga-Pradipika, II,15


Cela peut vous tuer si vous ne pratiquez pas les principes du yoga. Si vous suivez ces principes, vous ne serez pas en opposition avec la science. Si vous êtes en opposition avec la science, la science est dangereuse, et donc, comme je l'ai souvent dit, la théorie de notre pratique est très importante. Vous devez comprendre la théorie de notre pratique. La rationalisation scientifique («scientification») de notre pratique est très importante. Une pratique n'est scientifique que si elle est sous-tendue par une théorie. Il n'y a aucune science possible sans théorie. Même dans un domaine pratique, la théorie est là, doit être là, et être comprise de sorte qu'il n'y ait aucune confusion, aucun doute, aucune crainte ni appréhension. Sinon, il subsiste toujours un doute :  «Est-ce que j'ai raison ? Est-ce que c'est correct ?»

Ces choses n'arrivent que si vous ignorez la théorie de la pratique, et une fois que vous connaissez la téorie de la pratique, vous avez un évaluateur tout prêt en vous-même. S'il vous vient le moindre doute, vous pouvez immédiatement trouver la réponse et le résoudre.

Ne pensez-vous pas que l'esprit puisse devenir très rusé envers nous, même plus que nous ?

Rusé en quel sens ?

Au point de pouvoir nous mystifier.

Vous mystifier ou vous tromper ? Cela n'arrive que lorsque les principes du yoga ne sont pas suivis. Si vous mettez en pratique ahimsa, la non-violence, satya, la vérité, brahmacharya, la modération, asteya, le fait de ne pas voler, aparigraha, l'absence de convoitise, sauca, la pureté, santosha, le contentement, tapas, l'ascèse, svadyaya, la connaissance de soi, Isvara Pranidhana, l'abandon à la Grâce divine, cela n'arrivera pas. Si vous connaissez ces principes et que vous les mettez en pratique, il n'y a aucun danger. C'est parce que la plupart d'entre nous pratiquent un yoga «tronqué» que les difficutés surviennent. Mais si vous connaissez les préceptes moraux, éthiques, comme je l'ai dit très souvent, ce sont les «psychodynamiques [ 4 ] » de la pratique. Quel devrait être votre état mental ? Que devriez-vous faire mentalement dans une certaine posture ou dans un cycle particulier de postures ? Vous devriez le savoir, de la même façon que vous connaissez les techniques physiques sur le tibia, le sternum, la colonne vertébrale, les articulations ou les muscles, etc. Vous devez aussi connaître l'état dans lequel votre esprit devrait être dans la posture et ce qu'il devrait faire dans la posture.

Ce sont là tous les aspects techniques du yoga, nos aspects techniques ne se limitent pas aux articulations, aux muscles, aux os et aux cartilages. Parce qu'il existe d'autres aspects techniques : l'état dans lequel devraient se trouver vos organes sensoriels, votre mental, vos yeux, vos oreilles. Toutes ces choses font partie des aspects techniques et donc, si vous connaissez la théorie qui s'y rapporte, vous prêterez attention à chacun de ses aspects et vous prendrez soin de chacun d'entre eux et vous n'aurez pas ce genre de difficulté, telle que votre intelligence devienne artificieuse ou trompeuse. Cela ne se produira pas. Au contraire, si vous ne faites rien pour le dompter, votre esprit deviendra retors. Un tel danger ne peut survenir que si vous ne faites rien pour lui.

Pouvez-vous donner un exemple de l'état dans lequel devrait être l'esprit dans une posture donnée ?

Bien. Lorsque vous faites, par exemple, Trikonasana, pourquoi faites-vous Trikonasana ? C'est ce que l'esprit devrait se demander : «Est-ce que je fais cela seulement pour tonifier les muscles de mes jambes, de ma colonne vertébrale et de mon dos ?» Et naturellement la réponse sera :  «Non, ce n'est pas seulement pour cette raison». Ces choses devraient se produire, de même que d'autres. La «psychodynamique» commence avec cette question :

«Pourquoi est-ce que je fais cela ?» Et la réponse qui vient est que vous faites cela pour la totalité de l'être. On pratique les asanas pour citta, l'ensemble du champ de conscience, car l'effet de l'asana ne concerne pas que le corps. Il concerne le corps, l'esprit, l'ensemble du corps grossier et aussi le corps subtil.

Patanjali mentionne ainsi l'effet des asanas : «tatah dvanvah anabhighatah» (Yoga Sutra II, 48), il vous libère des dualités. Prétendez-vous que les dualités sont seulement physiques ? Comme le chaud et le froid ? Les dualités sont aussi mentales. L'effet des asanas est donc en premier lieu mental et comme ils ont un effet mental, dans le processus, le corps en subit lui-même l'influence, ce qui est tout à fait souhaitable et favorable. Les postures ne font pas que tonifier les muscles du dos et des jambes. Ces muscles seront tonifiés, mais il se passe d'autres choses.

Si vous avez cent roupies, cela suppose que vous avez dix roupies, n'est-ce pas ? Si vous avez cent roupies en poche, vous ne pouvez pas dire «Je n'ai pas dix roupies». Puisque dix est une partie de cent. De même, si l'effet des asanas est dans la conscience, c'est comme cent roupies et si vous tonifiez les muscles de votre dos et de vos jambes, c'est comme dix roupies. Si vous avez cent roupies, vous avez forcément dix roupies.

Pourquoi est-ce que je pratique les asanas ? Quel doit-être l'effet des asanas sur l'esprit ? Guruji l'a dit des milliers de fois : les asanas sont pour «citta pari karma». Le but des asanas, c'est la purification de l'esprit. On emploie le mot «cosmétique». De la même façon qu'il existe des cosmétiques pour le corps ou le visage, il y a des cosmétiques pour l'esprit. Ils devraient apporter à l'esprit cet état tranquille, serein, sublime, calme, passif, apaisé. C'est dans ce seul but que l'on doit pratiquer les asanas.

Vous devez savoir qu'à travers Trikonasana, vous devez atteindre ce genre d'état et donc vous devriez faire quelque chose dans cette direction. En dehors de ce que vous faites à partir des chevilles vers les articulations des hanches, des hanches vers épaules et jusqu'au bout des doigts des mains, vous devriez faire quelque chose d'autre pour obtenir l'effet mental du yoga, après Trikonasana. Et donc, il existe un autre type d'actions que vous devez faire en Trikonasana.

Vous savez que les asanas ont un effet psychosomatique, Guruji l'a dit maintes fois :  «Si parfois vous vous sentez abattu, engourdi, vous devez vous exalter.» Maintenant, comment allez-vous faire pour créer cet état d'exaltation ? Vous allez stimuler le cerveau et en faisant cela, en travaillant sur le système glandulaire à travers les asanas, vous obtiendrez l'exaltation. Ou bien, vous voulez créer une circulation, pour le cerveau, et pour cela vous pouvez faire des jumpings, des équilibres sur les mains ou des enchainements dynamiques rapides pour créer cette circulation.

Là encore, ce n'est pas seulement physique. Supposons que vous vous sentez lourd, déprimé et en faisant cinquante fois Halasana/Paschimmottanasana ou bien dix fois l'équilibre sur les mains vous vous êtes tout rafraichi. Comment pouvez-vous dire que c'est purement «physique»? C'est parce que vous vouliez surmonter un état mental - la mélancolie et la dépression sont des  états mentaux - que vous avez pratiqué quelques asanas. Les asanas sont donc réellement psychosomatiques et de ce fait, vous ne pouvez pas juste travailler sur le  soma et à travers le soma, pour le soma, mais vous devez aussi travailler à travers la  psychè, pour la  psychè, et aussi à travers le soma sur la psychè.

Ainsi, les aspects psychologiques sont vraiment très explicites dans notre système. Quand vous êtes abattu émotionnellement, on vous donne un cycle de postures particulier. Pourquoi ? Si les postures sont seulement physiques, elles ne devraient avoir aucun effet sur vos émotions. Mais si vous êtes émotionnellement perturbé, on vous donne Viparita Karani, Viparita Dandasana et Setu Bandha. Si ces postures physiques sont purement physiques, elles ne devraient rien changer à vos émotions. Pourquoi le font-elles alors? Tous les asanas ont une portée considérable, sur le plan psychologique, sur le plan mental. Il n'y a là rien de nouveau pour des pratiquants de Yoga Iyengar.


En occident, nous voyons beaucoup de personnes qui se  présentent parfois comme des débutants alors qu'elles ont peut-être pratiqué la méditation isolément pendant des années et même déjà eu des problèmes ou des expériences étranges.

Oui. C'est simple, quand elles ont fait de la méditation, elles n'ont pas ce que vous faites et elles ont fait de la méditation. Elles ont transgressé ces principes de l'Asthanga Yoga. C'est une infiltration dans les aspects les plus élévés du yoga, une entrée non autorisée dans la méditation, une infiltration dans la méditation. C'est un tabou - elles ne sont pas censées faire de la méditation. Mais elles l'ont fait et elles le payent. C'est pourquoi j'ai dit tout à l'heure qu'une pratique «tronquée» peut avoir des effets pervers. Parce que vous avez manifestement commis une faute, une erreur.

Il ne s'agit pas ici d'ignorance. Supposons que vous pénètrez dans un laboratoire pour faire quelque chose et que vous vous blessiez. C'est entièrement de votre faute, parce qu'étant ignorant, vous n'êtes pas censé entrer dans ce laboratoire pour jouer avec ce qui s'y trouve. Si vous prenez un liquide d'une bouteille - un acide - que vous le versiez dans vos mains et qu'il vous brûle, ce n'est pas la faute de l'acide, mais de votre ignorance. C'est votre faute. Vous n'étiez pas censé entrer dans le laboratoire et tout manipuler.

De la même façon, que se passe-t-il ? Vous allez contre la science et vous voulez que la science soit sûre ! Tant que vous suivez les principes de la science, il n'est pas question d'insécurité. Mais si vous allez contre la science, vous risquez d'inviter les problèmes. Avec un peu de chance, vous y échapperez. C'est pour cette raison qu'il existe des mesures de sécurité, en relation avec les innombrables accès qu'elles nous donnent aux aspects subtils qui sont en nous. Les mesures de sécurité sont incroyables dans le système.


[ 4 ] « psycho-dynamique » : dynamique psychique, mentale


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